Charlotte (Caroline du Nord), le 19 octobre 2025
J’ouvre lentement les paupières. Lourdes, si lourdes, comme si j’avais dormi depuis l’éternité. Face à moi, une télévision à écran plat émet ce bruit de fond incessant.
J’observe les alentours et reconnais ce canapé sur lequel j’ai pleuré, ri, aimé, juré, bu, travaillé. J’ai caressé mes insomnies tant de fois sur ce duvet qu’il est devenu presque plus intime que mon lit.
À l’écran, ma voix en arrière-plan me fait honte. Ce sont les analyses de parties de la veille, et j’ai franchement une sale gueule : peau terreuse, lèvres décolorées, yeux vitreux. Ma voix épuisée commente une finale de blitz entrecoupée de pauses anxieuses.
D’ailleurs, à quand remonte ma dernière apparition avant le 17 octobre ? Juillet, il me semble… Moi qui crée des vidéos par passion, j’ai subi des semaines de silence forcé, cloué au sol par le harcèlement.
Je jette un œil au cadran de ma montre. Bientôt dix-neuf heures.
Par la fenêtre, le soleil a disparu depuis un moment. L’air lourd de cette fin de journée s’étire telle une finale de tours et de pions, interminable. Je suis fatigué d’être fatigué.
Puis mon regard descend vers ce qui est toute ma vie : un jeu d’échecs.
Chaque pièce se trouve sur sa case de départ, prête à m’offrir soit un souffle de vie, soit le désir de mourir.
Mes doigts ont palpé pour la première fois ces figurines de bois lorsque mon frère Alan m’a initié. J’avais à peine six ans. Depuis lors, je n’ai pas trouvé le dissolvant qui les décolle de mes mains – et ce n’est pas comme si je l’avais voulu.
Dans la plénitude et la pénombre, je contemple ce pion. Il me démange. J’ai les blancs. Une énième partie contre moi-même ?
Mon bras droit répond avant mon cerveau.
1.e4.
À cet instant, des bruits de pas souples envahissent le salon.
Tiens, c’est étrange. J’étais pourtant certain d’avoir fermé à clé. Je dois être en forme pour mon tournoi demain, j’ai tout fait pour ne pas être dérangé.
Je mets en pause ma rediffusion. L’image se fige sur mon visage et ce regard hagard.
Un homme apparaît face à moi. Taille plutôt grande mais pas élancée, la quarantaine, faciès rond, lunettes rectangulaires. Ses cheveux noirs de jais sont aussi fournis que ses sourcils. Élégant dans son costard bleu marine et sa chemise repassée, il contraste avec mon tee-shirt et mon pullover vieux comme le monde. Mais moi, j’ai le droit de ne ressembler à rien : je suis chez moi.
L’homme saisit une chaise non loin et s’installe face à moi, faisant de l’ombre à mon affreux portrait pixelisé. Adossé, les coudes sur les genoux, ses yeux sont fermes. Il est prêt à se battre.
« Boris Kinmark, murmuré-je. »
Les souvenirs du 3 octobre 2024 m’envahissent. Ce jour où il m’a accusé de tricherie, et n’a jamais lâché son os depuis.
« Ok, assez de temps pour répondre à ma proposition d’un match, affirme-t-il. Aaron Ykstidoran, tu avais sacrifié ta reine l’année dernière, mais cette fois le vainqueur prend tout. »
Sa voix rauque porte un fort accent slave. Ses paroles sonnent comme une ultime sentence. Il veut décider ce soir ; je vais donc lui prouver ce soir.
« Pas de réponse, c’est une réponse, continue-t-il. »
Son pion avance.
1…c5. La défense sicilienne. Je sors mon cavalier, il pousse en d6. Au cinquième coup, je comprends qu’il entame la variante Najdorf. Cela signifie que Kinmark, ce soir, est d’humeur ambitieuse et agressive.
C’est un défi empoisonné qu’il me tend avec des statistiques truquées en guise de preuve. Mon frère m’aurait chambré sur ce genre de défi, mon père aurait grogné « concentre-toi », et ma mère m’aurait préparé un thé pour calmer mes nerfs fragilisés. Leur souvenir me réchauffe un bref instant, avant que le froid ne revienne, intransigeant.
Au douzième coup, je roque. Il fait de même deux coups plus tard. Nos rois sont à l’abri, du moins pour le moment. Mon souffle demeure régulier, mais les lignes se resserrent ; un filet de sueur perle mon front.
11.g4. Le premier coup de tonnerre. Avec les Blancs, j’amorce l’attaque anglaise. « Allez Aaron, me dis-je, rappelle-toi « Maîtriser les échecs positionnels », griffonné à quatorze ans : transforme le vide en forteresse. Les échecs, c’est quatre-vingt-dix-neuf pour cent de travail et un pour cent de talent. »
Ces cases m’ont porté depuis mes premiers souvenirs. Initié par Alan qui me battait sans pitié, mais avec un sourire complice, par mon père qui corrigeait mes erreurs d’une voix ferme mais encourageante, revivant ses racines ukrainiennes en calculs. Ma mère était toujours présente, avec un regard fier et un thé sencha, même lors des nuits blanches qui s’enchaînaient. Sa voix résonne encore, accusant les tourments de Kinmark d’avoir violé ma dignité. Elle m’aurait répété : « Trouve quelqu’un qui t’aime comme les échecs, mais qui te serre dans ses bras. » Mais je n’ai jamais eu le temps, seul avec mes cases jusqu’au bout.
Dans vingt jours, j’aurai trente ans – fini le novice prodige.
Mais ils seraient fiers, non ?
13. Rb1 Dc7 14. Tg1. Le silence est étouffant, l’atmosphère est chargée de menace. Il sacrifie une pièce, féroce. Mon fou en e3 palpite ; je riposte. Ma poitrine se serre, des sueurs froides coulent dans le dos – il veut mon roi écorché vif, je veux piétiner le sien. Son regard me transperce, comme s’il hurlait intérieurement : « мошенник… » (tricheur, en russe).
Papa m’aurait conseillé de rester concentré, Alan de contre-attaquer avec malice et maman d’écouter mon intuition. La peur est une mauvaise conseillère. Aaron, joue ton coup, même s’il tremble.
C’est un blitz infernal, à trois minutes chacun.
Toc, toc, toc. Est-ce mon cœur qui martèle ou les pièces contre le bois ?
21. Tg5 Dd8.
J’ai trouvé.
La faille.
Mon fou tranche, glisse sur a2 comme une lame affûtée, écho de cette victoire contre un colosse des années 2000. Le jeu est une guerre, et dans une guerre, on combat. Comme Karpov – mon joueur favori –, c’est la patience qui étrangle ; je ne force pas, j’attends que l’adversaire s’effondre sous son propre poids. Un jour, on nommera un prix à mon nom, ricanè-je intérieurement – ridicule, mais cela ancre.
Je le mets en échec. Son roi fuit, paniqué. J’augmente la pression, je resserre l’étau. Un autre échec, coups forcés.
Le plateau se transforme en brasier géant. Mon pion se trouve à une case de la promotion pour devenir reine ; il ne peut l’éviter sans sacrifier sa tour. Cette promotion inéluctable couronne sa tourmente.
Il abandonne, se lève d’une traite et sort de la pièce, outré et agité. C’est un jeu pour soi-même, où l’on ne contrôle que son propre effort. Boris Kinmark, ancien champion du monde, vient de perdre contre quelqu’un qui n’a pas même été candidat.
« Les sacrifices mènent parfois au triomphe, parfois au regret, murmuré-je au néant. »
Le silence s’abat, pesant de soulagement. J’expire enfin, le diaphragme se libère, mais mes muscles demeurent tendus.
Je contemple l’échiquier sans le voir, puis mes yeux sont attirés par la lumière de l’écran. J’aimerais éteindre cette télévision, mais je n’ai pas la force d’appuyer sur la télécommande. Je scrute une dernière fois ma montre. Dix-neuf heures onze. Cette intense partie aura duré moins de dix minutes.
Je m’assoupis sur l’accoudoir du sofa et penche un peu la tête sur le côté, en vue d’un repos bien mérité.
Soudain, quelqu’un frappe à la porte. Je perçois la voix de mon meilleur ami Olek. Mais là non plus, je n’ai pas la force de lui ouvrir.
Je m’endors profondément, rêvant qu’Anatoli Karpov me réveille.
Finalement, c’est un certain Bobby Fischer qui me secoue – ancien champion du monde décédé en 2008. Avec un sourire, il me souhaite la bienvenue parmi les grands. Le temps et le lieu n’ont pas la même valeur là où je me trouve, j’ai donc l’incroyable chance de voyager avec lui.
Islande, 1972. J’ai les Noirs, Fischer joue 1…c4.

❖ Octobre 2025