À quoi sert notre existence, si tout nous a déjà échappé ?
Les flèches provenaient de toutes parts,
Assistées par de somptueux poignards.
L’offense avait débuté,
D’une cruauté sans égale,
Si bien que trépassa le général,
L’épée disloquée et le cœur arraché.
Cependant, nul ne le vit s’effondrer
Tant le sang jaillissait et éclatait
De ces corps affligés et tailladés.
Cet affrontement au sommet des larmes trônait.
Incessante, c’était une effroyable guerre
Entre l’Ombre et la Lumière,
Entre l’Amour et le Pouvoir,
Entre la Puissance et l’Espoir.
Dès lors, la mort devenait l’unique solution.
Abstraite pourtant fidèle à sa haute position ;
Lointaine en apparence,
Pourtant, jamais en absence.
Fuir cet univers tâché de pourpre
Et se rendre en un monde plus propre ;
Là où la beauté avait sa valeur
Et où n’existait plus la rancœur.
Plus vive était la douleur,
Celle qui incarnait la Peur.
Là-bas, encore et toujours, je cracherai,
Sur le tombeau de ces hideux guerriers
Qui m’ont ôté la seule famille qui me restait :
Mon doux frère aîné,
Innocent, loyal et dévoué.
Il m’enseigna tellement de choses…
Mais il ne m’enseigna pas à subsister au chagrin.
Au chagrin…
J’ai pleuré, pleuré, car le chant de son existence s’était éteint.
Aussi, longtemps ai-je erré
Au-delà de ces mers bleues,
Au-delà de ces océans pluvieux,
Et toujours trottait en moi cette idée :
Le glas de ma vengeance bientôt sonnerait…
Il s’était sacrifié
Pour me permettre de m’éclipser.
Il s’était offert librement
À ces âmes de Satan ;
Il s’était fait dévorer
Avec douceur, gémissant…
L’unique fleur naissant sur la terre ensanglantée
Est signe de l’échec des démons,
Et l’hommage des cadavres déchiquetés.
« Amis, nous règnerons… »
Combien de temps ai-je songé ?
Je l’ignore, il s’était arrêté.
La seule certitude était ma mort, je l’avais déjà saisie.
Mais je devais savoir si ces êtres étaient assez lâches,
S’ils avaient le courage de tuer une fille sans arme,
Si leur honte n’était pas une entrave,
Et si boire le sang ne leur était pas inégal.
Enfin, j’atterris aux frontières d’Isendron,
Un pays où le présent est trop long,
Où le passé est sans fond,
Où le futur ne connait de construction.
Il n’y avait plus remarquable que cet endroit :
Une merveilleuse et vaste plaine s’étendait,
Irradiant tout de ses rayons cois,
Irradiant la plus splendide des forêts.
Certes, c’était un paysage fantastique…
Cependant, peuplé par les alliés du Diable,
Cette famille à la réputation si antique,
Qui sûrement de tout était capable.
Longtemps a-t-elle violé les lois,
Longtemps les a-t-elle détruites.
Malgré les années changeantes
Et les morts encombrantes,
Contre elle, nul ne fit le poids.
Si cette famille extermine les humains,
Pourquoi donc respecter les animaux ?
Aucune pitié pour rien ni personne,
Aucune pitié pour les Isendrins
Qui tuent les traîtres et défient leurs rivaux,
Car pour eux, le glas de la mort sans cesse tonne.
Leur immensité n’existe que par le mal ;
Ils prouvent leur aversion à travers leur travail.
L’endroit était harmonieux, néanmoins désert.
Chaque arbre avait été tranché, les fleurs aussi.
De nombreux animaux gisaient à terre,
Ces sauvages détenaient un excellent appétit.
Hormis ce lac calme et gris
Pourtant privé de toute vie,
Rien ne laissait trace de bonheur
Tout ne me semblait que rancœur.
« Ne le trouves-tu pas exquis ? »
Je me retournai, fis face à un guerrier.
Il tenait une hache qui humait le sang frais.
Le cœur discrètement affolé, je lui répondis :
« Je vous cherchais, tuez-moi, je le veux. »
Il se lécha les lèvres, intéressé.
« Parfait, j’avais faim, je vais exaucer ton vœu.
J’espère que tu souffriras sous mes crocs lacérés. »
Lentement, il ouvrit une bouche béante et affilée ;
Ses dents rouges et jaunes me firent frémir.
Le monstre savait pertinemment qu’il se régalerait
Tandis que, tourmentée, je me préparais à partir.
Il rit, lisant en moi toute ma désespérance.
“Si tu crois sauver la race humaine, tu te trompes.”
Ce furent les dernières paroles que j’entendis,
Car déjà sous sa morsure, je faiblis,
Douloureuses, elles se plantaient avec aisance ;
Habiles et sèches, elles étaient telles l’Ombre.
Je t’aime, frère…
❖ Printemps 2000