La pluie prenait de plus en plus d’ampleur, les nuages s’obscurcissaient à vue d’œil, la nuit ne tarderait pas. Je restais là, pourtant, dissimulé au fond de cette impasse, à contempler la marche régulière des passants et de leurs parapluies ; moi, je n’en voulais pas.

Au fait, je ne me suis pas présenté ; mais je pense que cela n’en vaut pas la peine. Mon nom ne vous dirait rien de toute façon, mon visage encore moins. Ou bien, peut-être, celui d’un garçon négligeable.

Parce que dorénavant, je suis seul.

J’ai une casquette qui ne me quitte jamais, vous savez. Parce que cette casquette, c’est le dernier objet, le dernier présent que ma mère m’avait offert avant son décès. Elle est blanche et jaune, comme elle disait que j’étais un enfant doux et vivant. Un enfant doux comme le lys, sa fleur préférée, et vivant comme le soleil qui ne se couche jamais. Pour elle, j’étais un être qui ne pouvait manquer d’énergie, qui atteignait les sommets, même dans la plus profonde obscurité. Cependant bien sûr, elle se trompait. Elle se trompait terriblement…

Si elle savait dans quel état je me trouve maintenant, si elle savait comme la solitude me ronge jusque dans mes entrailles, maintenant que je ne l’ai plus, que je n’ai plus son sourire. 

Elle disait que mes yeux étaient exceptionnels. Beaucoup de personnes me le disaient aussi. Mes yeux changent avec la lumière : ils sont bleus quand il fait jour et que je suis heureux, un bleu azur comme la mer ou l’océan qui s’étendent, impénétrables. Mais, lorsque je sens qu’un ennui approche, ils deviennent verts plus ou moins foncés, ce qui, d’après certains, contraste bien avec ma chevelure châtaine. Enfin, lorsqu’il fait nuit ou lorsque je suis triste, lorsque je désespère ou lorsque je pleure, ils sont d’un noir parfait, sans aucune trace de marron. Parfois, il m’arrive de les voiler par ma frange, tant la honte me pèse sur les épaules. Ces épaules à l’aspect coriace, mais si fragiles… Mes épaules détiennent cet aspect las quand elles ont été touchées au point sensible. Et, ce soir, elles ont gravement été touchées.

Parce que je n’ai plus rien.

Mon père  ? 

Mon père… Que voulez-vous savoir de lui ? Il est tout simplement répugnant. 

Qui voudrait rester aux côtés d’un homme soûl à longueur de journée, un homme qui se fiche éperdument des personnes qui l’entourent, qui ne se préoccupe que de son petit monde à lui ? Quel fils aurait accepté que son propre père l’ignore éternellement, comme il ignore sa femme ? N’eût-ce pas été la meilleure solution que de le fuir ? Ou bien, au contraire, fallait-il réellement rester pour subsister ?

Ma mère est morte de faim en me donnant chaque jour sa misérable ration qu’elle parvenait à gagner, seule et délaissée. Elle est morte à cause de mon père, elle est morte à cause de la vie qui refusait de l’aider, elle est morte à cause de la vie qui lui avait donné ce mari ingrat et possessif. Dorénavant, je me retrouve avec si peu. Je ne me retrouve avec… avec plus rien. J’ai pourtant l’impression que ce petit, ce tout petit rien sur mes épaules, est énorme !

Est-ce mon amour qui a tué ma mère ? Est-ce ma haine qui a nourri mon père ? Est-ce moi qui ai provoqué tout cela ? Est-ce moi ? Est-ce ma faute ? Est-ce MA faute ? Maman ! Par pitié ! Par pitié, dis-le-moi ! Par pitié, quelqu’un pour m’aider !

Maman ! J’ai besoin de toi, maman !!! Laisse-moi te supplier !!

… 

… Et mon père, qu’est-il devenu durant tout ce temps ?

Je ne le sais pas, je ne veux pas le savoir. 

Je repars donc dans le chemin inverse du cimetière – elle est morte ce matin. Personne ne s’est présenté à son enterrement. Tout ce que j’ai pu faire pour elle, c’est arracher cette petite fleur que j’avais découverte autour de quelques tombes. À défaut d’un lys, je lui ai offert une rose particulièrement belle et épineuse. C’est pour cela que mes doigts sont un peu ensanglantés, mais rien n’est trop beau pour ma mère. 

J’ai été ainsi la seule personne à lui rendre hommage. Elle n’avait pas même eu de tombe en son honneur, elle avait été délaissée là, dans un trou minable creusé à l’écart. Abandonnée, rejetée, salie.

Je m’en vais errer vers un autre horizon, là où personne ne me verra, dans un endroit où personne ne me gênera pour mourir. Car, bien qu’il fasse nuit noire, bien que la fatigue ait endolori tous mes membres, bien que la peur et le désespoir m’affaiblissent davantage, j’ignore si je serai capable de m’endormir. 

Été 2001


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