“Grand-père Touffu, raconte-nous une histoire !”
Pincemie, Pincemoi et Pincetoi se précipitèrent aux racines du vieux monsieur Touffu, maître des feuilles et de la forêt.
Ce dernier, occupé à lire dans les étoiles du soleil couchant, ne fit nullement attention aux trois brindilles. Mais ces dernières étaient tenaces et insistèrent si bien que, après un soupir, l’arbre Touffu abandonna son projet astronomique et affaissa ses racines dans le sol.
“Très bien les enfants, j’abdique. Mais promettez-moi d’aller vous coucher ensuite. Demain, vous allez en camp anti-tronçonneuse !”
Les trois brindilles acquiescèrent avec entrain, impatientes de découvrir un nouveau conte.
“On se lavera même les dents, renchérit Pincemie. Pour éviter les échardes, comme tu le dis toujours.”
Il était vrai que monsieur Touffu, en plus d’être le chef du Village Feuillu, était connu pour conter les plus belles histoires.
“Bien, commença-t-il. Asseyez-vous là.”
Les brindilles obéirent et frétillèrent d’impatience. Il sembla que même les arbres alentour se firent silencieux, comme curieux et intéressés.
“C’était il y a bien longtemps. J’étais peut-être plus âgé qu’une brindille, mais je n’étais pas encore une bûchette. Après cet événement, j’ai changé de nom ; on m’appelle désormais Touffu.
“J’avais un ami. Un ami des plus fidèles. Il se nommait Doodle, comme Google, mais avec un D.”
Les brindilles se dévisagèrent. Aucune ne semblait connaître ce terme barbare.
“Laissez tomber, fit grand-père Feuillu en riant intérieurement. Google, c’est un truc d’humain, il paraît qu’ils apprennent tout du monde avec cela.”
Après une pause, il reprit :
“Je disais donc, c’était il y a bien longtemps. C’était tellement vieux que j’étais petite.”
Les brindilles sursautèrent.
“Mais grand-père Touffu, tu es un arbol, pas une arbelle !”
En guise de réponse, ce dernier leur sourit :
“Soyez patientes, jeunes brindilles ! Vous connaitrez tout en temps voulu.
“Je parlais donc de mon meilleur ami. Nous faisions tout ensemble, il me suivait partout où je me rendais. Il n’était pas un arbre, mais un humain, et détenait la peau écarlate, élastique et rêche. Il riait dès qu’il en avait l’occasion et n’hésitait pas à faire des blagues, sans limites. D’ailleurs, sa préférée était de se planter un couteau au milieu de la tête dans le but d’imiter une licorne.”
Les enfants ouvrirent les yeux et émirent un souffle de fascination.
“Doodle était plutôt discret. Il ne parlait qu’à moi, ne jouait qu’avec moi. Il faut le dire, personne ne le voyait, sinon moi …”
Là, les brindilles gloussèrent. Elles comprirent qu’il s’agissait de l’ami imaginaire de grand-père Touffu.
Ce dernier, imperturbable, continua :
“Un jour, tandis qu’il jouait avec ses poignards comme à son habitude, l’un d’eux se planta si profond dans son crâne qu’il ne put l’extraire. Il tenta vainement de le retirer, mais le métal était trop enfoui. Doodle commença à paniquer. En effet, il se disait immortel, mais il le demeurait tant qu’il ne se vidait pas de son sang. En laissant place à l’arme dans l’os, le liquide rouge suintait et Doodle sentait ses forces s’évanouir. J’avais beau l’aider, tirer de toutes mes forces, la panique s’emparait de lui, de moi, et je voyais mon compagnon disparaître à vue d’œil. Son corps devenait poussière depuis les chevilles. C’était comme s’il appartenait à la Terre. J’ai pleuré, crié, imploré les astres du jour et de la nuit pour ne pas perdre mon ami, mon compagnon bien aimé.
Les astres ont entendu mon souhait et me l’ont accordé. Je réussis à retirer le couteau du crâne.
En revanche, l’élan avait repoussé l’arme, qui atterrit tout droit vers moi, plus précisément sur mon flanc. Je fus transpercé d’une extrémité à l’autre, et, cette fois-ci, c’était moi qui allais y passer.
“Feuillage ! — Car tel était mon nom – Feuillage, reprends-toi !”
Doodle m’appelait désespérément. Je tentais de lui dire de ne pas s’inquiéter, que j’allais bien, que tout irait bien. J’ignore ce que j’ai réellement fait, mais je me voyais le prendre par la main, lui sourire, lui parler. Était-ce un rêve ? Je ne le saurai jamais.
*
Après une sombre nuit qui dura une éternité, je m’éveillai dans mon lit. Nous étions en plein jour, je ne sais quelle saison, mais il me semblait le printemps.
J’essayai de me redresser, lorsqu’une vive douleur se fit sentir dans mon ventre. J’émis un bref cri, puis entendis mes parents accourir.
“Feuillage ! Dieu merci, tu es vivante !”
Ils me serrèrent dans leurs bras et, incapable de comprendre ce qui m’arrivait, ma première réaction fut de demander des nouvelles de Doodle.
Mes parents se regardèrent d’un air sombre et mon père commença en ces termes :
“Ma chérie, pardonne-moi de n’avoir jamais cru à l’existence de ton ami. C’est lui qui t’a sauvée.”
Il se dirigea vers la table basse et saisit un papier.
“Voici ce que Doodle t’a laissé.”
Les mains tremblantes, je parcours la missive.
Ma Feuillage.
Comme tu es belle lorsque tu dors !
Mais je n’ai que peu de temps, je t’écris ces derniers mots pour que tu ne sois pas toute perdue à ton réveil. Tu allais ne plus jamais voir le jour, et je ne pouvais supporter cette idée. Les astres m’ont accordé un dernier vœu, le plus important et celui dont je suis le plus fier… Ta vie !
Car c’est vrai, tu n’as pas le droit de finir ici, tu as encore tellement de choses à voir et à accomplir ! Moi, personne ne me voit ni ne m’entend, peu importe que je devienne le meilleur humain ou même le maître des licornes.
J’ai donc accepté le marché proposé par les astres. Ma vie contre la tienne. C’est un bon échange, non ?
En revanche, je n’ai pas pu sauver ton ventre… Tu ne pourras malheureusement jamais d’avoir d’écureuils en toi, et tout le monde sait que les écureuils plantent les premières brindilles.
Pourtant, les astres t’ont accordé un petit cadeau de consolation…
Eh oui, tu n’es plus une arbelle, mais un arbol !
Feuillage, tu dois maintenant changer de nom, et surtout, surtout, faire de grandes choses. Pour moi, pour toi. Tu dois devenir quelqu’un, une grande arbelle, ou plutôt un grand arbol au cœur d’arbelle. Tous les exploits que tu feras, je les considérerai comme un remerciement envers mon sacrifice, et j’en serai si fier.
Allez, je dois te laisser, car les astres s’impatientent et veulent me tirer les oreilles à cause de mes blagues nulles. Mais moi, je les aime mes blagues. Enfin, au moins, j’aurai du public, là-haut, ils me verront !
À bientôt, petite pucelle aux mille feuillages !
J’ai parcouru ces lignes maintes et maintes fois. Je comprenais, tout en ne comprenant pas. J’avais changé de sexe, mais surtout, mon plus fidèle compagnon était parti. Pour toujours.
Je demandais à mes parents de me laisser tranquille, et pleurai tout ce qu’un arbre pouvait donner d’eau.”
*
Grand-père Touffu ferma doucement les yeux, comme pour mieux se souvenir. Un silence respectueux s’installa, durant lequel les brindilles se considérèrent.
“Ainsi, grand-père Touffu aurait pu être grand-mère Feuillage… murmura l’une d’elle.”
Elles gloussèrent puis partirent discrètement, laissant dans ses pensées celle qui aurait pu être la maîtresse de la forêt.
❖ Janvier 2024