Et puis un jour, il m’a fallu me remettre sur pied.

Le long poignard s’était enfoncé juste au-dessus du téton droit, directement dans le poumon. La victime portait une robe de chambre élimée, pâle et tachée par les années. Il ne s’attendait pas à mourir ce jour-là. Pourtant, il est tombé seul, dans sa chambre, sur ce sol raide et froid.

Tellement de sang.

Son fils traversait un épisode maniaque de bipolarité. Ce dernier prétendait vouloir sauver son père. Le jeune homme croyait tenir entre ses mains un objet magique, le remède venu d’un monde parallèle, qui arracherait enfin son paternel à la dépression chronique qui le rongeait depuis tant d’années.

La lame a pénétré jusqu’à la garde — presque trente centimètres d’acier — avant de ressortir d’un coup sec. Le père a tourné son regard vers moi, les yeux écarquillés, puis a titubé. Deux pas en arrière, un vacillement sur la gauche, ensuite l’effondrement. Dans sa chambre, dans la pénombre.

J’ai touché le couteau pour le lancer au loin, l’éloigner du corps. J’ai touché l’homme pour le rassurer, crié que les secours arrivaient imminemment.

Nous avons tenté de le sauver. Mais dans le chaos de l’instant, je n’ai pas pensé au massage cardiaque. Moi, secrétaire médical avec formation auxiliaire de premiers secours. Une formation que j’avais brillamment réussie, sans efforts. Puis, au moment crucial, rien. Le vide, l’inutilité. L’échec.

Quand j’y repense, le regret m’étouffe et me harcèle.

Je suis une merde.

Une bonne grosse merde.

Je n’aurais jamais dû rendre visite à mon ami Z ce jour-là. J’aurais dû rester chez moi, prostré devant mon échiquier minable, à tenter de décuver tant bien que mal. Pour une fois, mon envie de fuir le monde, de me terrer sous la couette et d’ignorer la vie aurait été salvatrice. Si Dieu existe et qu’Il a souhaité me punir, il a frappé fort. Très fort.

Je n’ai rien inventé. Malheureusement. J’aurais tant voulu que ce soit un cauchemar, un mauvais rêve que l’on secoue et qui m’éveille en sueur. Même l’incarnation récurrente d’un vieux traumatisme aurait été plus supportable que cette réalité. Au-delà du choc, il y a ce sentiment d’impuissance. Absurde, mais qui ronge.

Il est mort seul, dans le noir. Peut-être était-il triste, peut-être avait-il froid, peut-être avait-il peur.

Qui le saurait ?

J’ai tant à dire sur ce qu’il s’est passé, et pourtant si peu à la fois. Par où commencer ? Tous les angles de ce récit sont sombres, tous les mots gémissent leur poids de tristesse. Parfois, il me semble que je suis comme Sisyphe qui n’atteindra jamais le sommet, même en rampant.

Alors, je laisse couler l’encre ; celle de ma plume, et celle de mes larmes.

Et nous verrons bien.

Novembre 2025


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