Le vingt-quatre décembre, le village de Moutville s’éveillait sous une magie que seules vingt-deux âmes savaient orchestrer. Cinquante-six enfants exactement patientaient, les yeux pétillants.

Les adultes s’affairaient aux quatre coins du village, chacun absorbé par sa tâche, quand Abélard le Fou arriva en courant, criant que quelque chose n’allait pas.

La fée Viviane avait disparu.

La fée du Monde des humains, celle par qui tout passait, celle qui veillait à chaque âme de Moutville, n’était plus à son poste. Les portes du village restaient grandes ouvertes, sans gardienne. Abélard vociférait, paniqué, sa voix d’arlequin résonnant entre les murs enneigés telle une alarme.

Clothilde consulta ses astres avec urgence. Ses mains tremblaient sur les calculs. Elle y déchiffra quelque chose qui glaça son sang : Viviane n’avait pas quitté le village volontairement. Elle était prisonnière.

Plus grave encore, la magie du village s’éteignait déjà, minute après minute. Sans Viviane, Moutville n’était qu’une belle coquille vide.

Théophraste convoqua les habitants dans les plus brefs délais.

Il fallait retrouver la fée avant minuit, ou la fête disparaîtrait à tout jamais. Pas de présents, pas de magie. Juste du froid, et de l’obscurité.

Jehan partit seul dans les bois, comme il le faisait habituellement. Sa nature calme et discrète le rendait invisible aux yeux des autres ; néanmoins ce soir, cela lui donnait un avantage : il voyait ce que les autres ne voyaient pas.

Il marcha longtemps, scrutant avec attention chaque détail, chaque ombre, chaque mouvement.

Enfin, il le vit. Ou plutôt, il comprit l’absence.

Une bulle d’air invisible, à même le sol, aussi haute qu’un phare. À l’intérieur, une silhouette accroupie, qui paraissait sangloter.

Jehan s’approcha, mais au moment de toucher la bulle, celle-ci disparut d’un coup.

Il revint vers le village en courant, plus rapide qu’il ne l’avait jamais été.

Non loin, Sibylle interpréta les rêves des enfants en urgence, sondant des indices. Leurs cauchemars lui murmuraient des fragments : une tour de verre, un homme esseulé, l’amour qui brûle comme du poison.

Odile organisa les équipes, et Konrad paria que quelqu’un ramènerait Viviane avant que minuit ne sonnât . Le gagnant pouvait déposer la grande étoile au sommet du sapin, ce qui signifiait un immense honneur.

Norbert suivit les traces discrètes sur le manteau de neige, révélant un chemin que seul un œil de lynx aurait pu discerner.

Rosemonde trouva un fil d’étoffe dorée accroché à une branche : du tissu de la robe de Viviane.

Louise força le passage entre les ronces, ses muscles incommensurables écartant la forêt elle-même.

Boniface créa une lumière magique flottant devant eux, guidant leurs pas dans le silence de la forêt.

Eustache invoqua un vent chaud qui repoussait le froid mordant.

Hélios survola les bois de son chariot d’or, cherchant des signes depuis le ciel.

Gauvin chevaucha en éclaireur, son courage chevaleresque vibrant de détermination.

Philibert, mesquin, prétendait qu’elle était perdue à jamais, qu’il fallait accepter sa mort. Donatienne le gifla, et lui ordonna de se taire sur le champ.

Quentin parlait à tous les voyageurs rencontrés, ses langues innombrables lui permettant de poser mille questions. Ursuline, observatrice, évaluait qui donnait vraiment son maximum et qui traînait les pieds.

Jehan leur montra l’endroit où il avait trouvé la forteresse invisible. Au départ, rien n’était décelable.

Mais ils plissèrent les yeux, faisant confiance à leur camarade. Puis, enfin très discrètement, ils distinguèrent la bulle.

Puis, enfin, très discrètement, ils distinguèrent la bulle.

En réalité, ce n’était pas du verre, mais de l’air solidifié, transparent comme du cristal. Et là non plus, il ne s’agissait pas d’une bulle d’air ordinaire. Celle-ci se mouvait tranquillement, comme les vagues d’un fleuve tranquille et impassible.

Puis ils découvrirent une forme agitée, qui frappait vigoureusement contre la paroi depuis l’intérieur. Près d’elle, un homme. Élancé, une robe blanche jusqu’aux chevilles, les cheveux longs comme du fil argenté. Les habitants se dévisagèrent, hébétés, car ils reconnurent cette allure sans peine.

Merlin.

Le sorcier était tombé amoureux de la jolie fée. Seul dans la tour, reclus dans une forêt hostile, il avait lancé une formule magique pour enfermer l’élue de son cœur avec lui. Il lui parlait sans cesse, lui déclarait son dévouement, lui promettait qu’elle ne manquerait de rien et qu’il ne lui ferait aucun mal. Viviane tentait de le convaincre de briser la prison invisible, qu’il n’était pas seul et avait droit à la rédemption. Mais l’enchanteur craignait la compagnie des autres, car il avait été enfermé auparavant dans cette tour par les humains. Ainsi, il ne cédait pas, malgré les insistances de Viviane.

Alors, Théophraste proposa un plan. Il fallait entrer dans la bulle, mais sans la détruire.

En effet, les habitants craignaient la colère de Merlin, mais également que la destruction de la tour ne blessât leur amie.

Boniface ferma les yeux et posa les paumes face à lui, concentrant sa magie sur un tout petit point. Puis, il dessina une faille microscopique dans la barrière ; une brèche par laquelle l’air pouvait s’échapper.

Eustache invoqua un vent pour la maintenir ouverte, juste assez pour y entrer un pouce. Enfin, Louise usa de ses bras comme elle savait bien le faire. Elle brisa l’entrée, sa force écartant l’invisible comme si c’était de la soie.

Ils pénétrèrent dans la tour, les uns après les autres.

Lorsque Merlin entendit l’air mourir en un cri comme le vent, il se tourna vers eux. Son visage blêmit en une seconde.

Iseult s’avança, dégainant son épée. Elle, la Justicière, affronterait ce cœur déchu qui confondait amour et protection, partage et prison.

Un duel s’engagea. Merlin déployait ses enchantements et son vieux grimoire, empêchant Iseult d’approcher. Cette dernière parrait, contre-attaquait, mais elle ne parvenait pas à lancer de coups. Pire, elle perdait progressivement du terrain. Le sorcier était trop puissant, trop enragé. Les autres habitants étaient occupés à se battre contre le mur d’air, qui revenait sans cesse à la charge pour les enfermer. Personne ne pouvait aider la Justicière.

Iseult pressentit le moment où elle allait fléchir : un sort aussi affuté qu’une lame visa son cœur, et elle n’avait plus l’endurance nécessaire. Elle ne pouvait l’esquiver. Elle allait périr, elle le savait.

Mais c’était sans compter le courage de Viviane.

Cette dernière comprit que la bataille ne pouvait être gagnée par la force uniquement. La tour était liée à son essence ; elle en était à la fois prisonnière et clé.

La fée ferma les paupières et canalisa toute sa puissance. Elle engendra une brèche volontaire dans sa propre prison.

En même temps que la barrière se déchira, sa voix résonna – non comme un cri, mais comme une mélodie qui transcendait tout. Ses compagnons se joignirent à elle.

Cette symphonie parfaitement organisée affaiblit l’enchanteur et le désorienta.

Iseult saisit immédiatement l’ouverture.

Elle vit aussi que son amie souffrait à chaque note qu’elle chantait. La barrière vidait ses forces, car Merlin avait déposé trois gouttes de son sang afin de lier leurs énergies ensemble.

Ce geste changea tout.

Même si elle devait y trépasser, elle ne pouvait laisser son amie se sacrifier.

De rage, elle s’élança vers le sorcier avec toutes les forces qui lui restaient, et le projeta à terre. Merlin s’effondra.

La forteresse s’évanouit, en même temps que Viviane, qui tomba dans un bruit sourd.

Puis le calme revint.

Merlin respirait lourdement, les yeux encore pétillants de la bataille acharnée. Il observa celle qu’il aimait.

Puis il soupira, et claqua des doigts en direction de la fée. Un filet blanchâtre s’échappe, pour se rendre doucement sur le front de Viviane. Celle-ci ouvrit les yeux, comme éveillée d’une longue torpeur.

Merlin avait détaché l’âme de la jeune fée de celle de la tour.

Enfin, il tourna son regard vers Iseult et son épée, Excalibur. Il comprit qu’il n’y avait plus rien à faire, et ferma les yeux, acceptant sa fin.

Mais, au moment où Iseult allait porter le coup fatal, Viviane s’interposa. Elle retira l’arme des mains de son amie, et s’agenouilla près du grand mage.

Elle songea à ce qu’avait vécu cet homme, empli de sagesse et pourtant blessé, abandonné seul dans cette tour invisible. Depuis combien de temps avait-il été oublié ? Des années, des décennies, peut-être même davantage ? Personne n’avait jamais tendu la main vers lui.

Alors, justement, elle lui tendit la main.

Le sorcier la dévisagea, d’abord incrédule, puis méfiant. Il se dit qu’il s’agissait d’un piège, une cruauté humaine de plus.

Mais en observant plus attentivement, il ne décela aucune ruse. Uniquement de la compassion. Pas de jugement, pas de colère, pas de ressentiment. Simplement une âme douce qui, malgré tout, refusait de le laisser mourir seul.

Il baissa les yeux vers le sol, honteux, et accepta cette main tendue.

À cet instant, quelque chose se rompit en lui – quelque chose d’épais, de glacé. Le toucher de Viviane avait en quelque sorte détruit un maléfice, aussi vieux que le temps.

Les larmes coulèrent sur le visage du vieil homme. C’étaient des larmes de soulagement. De pardon. De reddition.

Lorsque Viviane reparut au village, la magie revint enfin.

Les enfants reçurent les présents, les sans-abri trouvèrent chaleur et réconfort. Tous les habitants fêtèrent jusqu’à l’aube.

Mais ce soir-là, quelque chose avait évolué dans les cœurs de Moutville.

Les cloches carillonnèrent à minuit, mais différemment. Elles sonnèrent pour vingt-trois âmes au lieu de vingt-deux. Elles sonnèrent pour celui qui avait appris que l’amour n’était pas une question de possession, mais de lâcher-prise.

Sachez que si, un jour, vous passez par là en décembre, vous sentirez cette chaleur. Non pas la chaleur du feu, mais une qui reste plus longtemps. Celle du bonheur. Celle que l’on ne peut créer qu’ensemble.

Et qui ne s’oublie jamais.

Novembre 2017


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