Qu’est-ce que le bonheur ? Questionna la fille aux cheveux blancs.
— Je ne sais pas, lui répliqua celle aux cheveux noirs. Je suppose que je ne l’ai jamais vu.
— Vu ? Cela signifie qu’il se voit ?
— Je ne sais pas. C’est ce que racontent les humains, en tout cas.
— Mais on est humaines, Kaze. Moi, je suis blanche et tu es noire.
— Non. Regarde là-bas, tu vois cette fille aux cheveux blancs et noirs ? Elle a l’air d’être heureuse. Très heureuse. Je suis jalouse, parce que je ne serai jamais comme elle.
— Pourtant, elle a un aspect si simple… Il paraît que ce n’est pas si simple que cela, le bonheur. Enfin, c’est ce que l’on m’a dit.
— Non. Enfin si, peut-être. C’est juste… Son sourire.
— Son sourire ? Comme celui que ses lèvres dessinent ? Je n’ai jamais vu un véritable sourire, grande sœur.
— Il paraît que c’est prodigieux, que c’est la plus belle des choses. Malgré cela, je ne suis pas d’accord. Elle a l’air bien trop heureuse, cela me dégoûte. Mais cela ne concerne uniquement cette fille, Hana. Toi aussi, tu souris. Mais ton sourire est bien différent.
— Dis Kaze, c’est sur les lèvres que l’on peut détecter un sourire ?
— Non. Tu as trop estimé les contes humains. Ces derniers le prétendent ainsi. Moi, je crois que c’est dans les yeux, seulement.
— Dans les yeux ? Hum… Eh grande sœur, et dans le cœur ? Il n’existe pas de sourire dans le cœur ?
— Non. Uniquement de l’amour, je pense. Et de la haine.
— Moi, grande sœur, j’ai bien l’impression qu’elle a des cœurs dans les yeux. Regarde ! Il se trouve où, l’amour ?
— Je suppose que nous ne pourrons jamais le savoir ; nous ne sommes pas comme elle.
— Parce qu’elle a les cheveux blancs et noirs ?
— Peut-être.
— Dans ce cas, je suis d’accord. Elle ne sera jamais comme nous.
— Je le crains. C’est parce qu’elle est une partie de toi et une partie de moi. Moi, je désirerais tellement lui ressembler. Je souhaiterais détenir une partie de toi, Hana.
— Ah bon ? Mais moi, je ne le souhaite pas. »
Kaze fronça les sourcils :
« Pourquoi refuser ? Je ne comprends pas, tu éprouverais enfin le bonheur !
— Non, je ne souhaite pas éprouver ce bonheur. Pas aujourd’hui, grande sœur.
— Pas aujourd’hui… Qu’est-ce que cela veut dire ? Je pense que ce serait merveilleux, tu sais.
— Je ne le veux pas, je m’estime trop jeune. Je ne désire pas grandir maintenant et renfermer cet avide désir de connaître ces êtres qui ne sont pas ce que je suis.
— Pourtant, tu connaîtras ce jour. D’ailleurs, lorsqu’il adviendra, je ne serai peut-être plus à tes côtés. Le temps m’est compté, tu le sais…
— Je sais, Kaze, je le sais bien. Toutefois, cette fille, bien qu’elle ait les cheveux blancs et noirs, bien qu’elle sourit et qu’elle connaisse le bonheur, elle n’est ni toi ni moi. Regarde cette vision devant ses yeux. Perçois-tu cette verdure suave et narcotique ? Perçois-tu cette source limpide, s’achevant en un puissant torrent ? Eh bien, si le bonheur est simplement de contempler ce paysage, alors je suis déjà heureuse, et mille fois davantage. Le bonheur, paraît-il, n’a pas de prix. Néanmoins, on omet également, et on l’omet trop souvent, qu’il n’a pas de visage. »

❖ Fin été 2003