The Cruel Angel’s Thesis (Slowed piano)

Agenouillée face à son bureau, Camelia Stevens joignit ses mains, ferma les yeux et se concentra le plus sérieusement possible. Placée au centre du bureau, une bougie immaculée scintillait, esquissant des ombres à chaque coin de la pièce. Au fond étaient disposés deux lits une place de taille identique. Près de l’un, une grande fenêtre donnait vue sur le jardin, des immeubles voisins et la mer. La seconde, celle d’en face, offrait un paysage plus rural qu’urbain où les quelques maisons étouffaient entre les arbres. 

Il faisait nuit noire, Camelia était la seule encore éveillée. Bien que les rideaux fussent tirés, la petite fille ne se sentait pas en sécurité. Elle avait toujours eu l’étrange sensation que n’importe qui, ou n’importe quoi, la guettait dans un de ses placards ou simplement derrière un meuble. 

L’enfant demeurait silencieuse et n’avait pas bougé d’un pouce. Ses yeux demeuraient clos et ses mains étaient si collées l’une contre l’autre, qu’elles en devenaient moites. Rien n’avait changé. 

Si, peut-être : sa respiration se percevait davantage. Camelia savait que c’était à cause de la peur. Mais elle s’était jurée de le faire, alors elle le ferait. 

Elle leva la tête vers la bougie, si vivement que ses yeux durent s’habituer un moment. Ce fut avec honte et désespoir qu’elle appela à l’aide. 

« Aaron, mon ange gardien, es-tu là  ? » 

Ses mains éternellement serrées, elle ouvrit la bouche pour émettre quelques mots, puis se résigna. Il était déjà tard et demain était un jour d’école. Elle se leva, soupirant, et se dirigea vers le lit à sa droite. 

Cependant, à peine était-elle debout que la lumière s’affaiblit sensiblement. La fillette se retourna et vit que la lueur semblait danser plus fermement. Non, ce n’était pas une impression ; la flamme dansait plus résolument ! C’était la preuve que quelqu’un s’était éveillé  ! 

Que veux-tu  ? 

En premier lieu, la petite fille demeura muette de fascination, puis s’assit et annonça d’une voix blanche : 

« Je veux tout savoir… sur mon être. Je veux savoir ce que les gens pensent de moi. Et sous quel angle ils me voient. S’ils me croient sage comme la rosée ou redoutable comme la lionne. S’ils ne cherchent que l’extérieur, ou s’ils essaient de percer l’intérieur de moi. » 

Tu me demandes ceci ? C’est parce que tu veux te connaître davantage. Tu désires connaître tes défauts et tes qualités pour t’améliorer et ainsi avoir du contact avec le monde. Ce n’est pas comme cela que ça marche. D’ailleurs, je suis incapable de répondre à ta question, je n’en sais pas plus que toi. Tu n’es pas la seule à te demander ce genre de choses. Tout le monde, quel que soit l’âge, se pose de pareilles banalités.  

« Je sais, Aaron. » 

Et tout le monde n’a pas d’ange gardien. 

« C’est bon, j’ai compris. » 

Certains ne savent pas les appeler, d’autres ne savent pas qu’ils sont avec eux. Les plus pitoyables sont ceux qui n’en ont pas. 

« Arrête ! Je t’ai dit que j’avais compris  ! » 

Tu fuis tel un renard persécuté par ses chasseurs. Tu fuis tout ce qui te fait peur et ce dont tu ne te crois pas capable d’affronter. Parce que tu crains d’être rejetée par les autres, tu crains d’être abandonnée une nouvelle fois. Ce serait comme si tu revivais le passé. Ce serait comme si tu disparaissais. Ce que tu désires véritablement, tu l’ignores. 

« Je l’ignore… Alors pourquoi ? Pourquoi t’ai-je réclamé ? Tu me reproches de fuir ce que je déteste, pourtant tu l’as dit toi-même, tout le monde le fait. 

Donc, si tout le monde le fait, tu n’as rien à te reprocher. 

« Non, ce n’est pas cela ! Je veux être aimée, cependant je veux éviter d’être ordinaire. Je veux seulement être moi-même au sein des autres. » 

Tu as trop soif des autres parce que tu n’as pas assez confiance et, car tu es trop sévère envers toi-même. Alors, tu ne distingues que tes défauts, tu présumes que tes qualités sont moins considérables. Et tu le comprends bien, que tout être a ses défauts. Sinon, la vie aurait-elle un sens ? Explique-moi, Camelia, de quelle manière vois-tu la vie ? T’estimes-tu autorisée à être ici ?

La question parut surprendre la fillette, qui laissa choir sa tête. Son esprit se désorientait, elle retenait une larme prête à chatouiller sa joue.  

« Je ne la vois pas. Je ne mérite aucunement de vivre, je le savais déjà avant que l’on me le dise. » 

Pourquoi pleures-tu ? Tu possèdes une grande maison, une grande famille, avec plusieurs frères et sœurs.  

« Ce n’est pas ma réelle famille. Mes parents ont péri peu après la guerre civile du Viêt Nam. Je ne les ai donc jamais connus. » 

Et alors ? C’est peut-être mieux ainsi, après tout. Tu as maintenant une seconde famille, qui t’accueille chaque jour. Regarde-toi ! Tu as onze ans, tu daignes être mature. L’on dirait que tu héberges dans la misère absolue. Et regarde autour de toi ! Tu as ta chambre personnelle, munie d’une télévision, d’un ordinateur… De quoi te plains-tu encore ? D’avoir la chance que beaucoup d’autres n’ont pas ?

« Le problème n’est pas là. » 

C’est de l’égoïsme. Tu dis que tu as besoin d’être aimée, pourtant tu ES aimée  ! Par tes amis et, surtout, par ta famille. Le sais-tu, au moins  ? 

« Je t’ai déjà dit que le problème n’était pas là  ! » 

… Camelia, de quoi as-tu besoin  ? 

Cette dernière soupira : 

« Je sais que j’ai de la chance, un peu trop, probablement. Mais ce dont j’ai le plus besoin, c’est de l’autre. De celui qui saura me rendre le goût de la vie. De l’amour d’un garçon, peut-être. Ainsi, je ne me sentirai plus seule. Je ne veux pas être étouffée par l’argent, je n’ai pas besoin de cela pour qu’un garçon m’aime. Et je ne VEUX PAS en avoir besoin pour de telles choses. » 

Ce n’est pas en claquant des doigts que tu y parviendras. Il faut que toi aussi, tu ailles vers autrui. 

« Je sais. De toute façon, personne ne me comprend. » 

Tu le sais ? Alors, pourquoi ne le fais-tu pas  ? 

« C’est difficile, il faut oser le faire. » 

La timidité, c’est cela ? Tu es trop indécise, parce que, je te le répète, tu n’as pas assez confiance en toi. Ainsi, tu supposes que tu as un défaut de plus. Penser que personne ne te comprend, c’est fuir. Et c’est très immature. Tu crains trop la zone d’ombre qui se cache au fond de toi. C’est pour cela que tu préfères penser simplement en t’imaginant que tu n’es rien depuis le début. Tu es lâche, faible et sotte, Camelia…  

« Je me fiche éperdument de ce que tu penses ! Hum… À bien y réfléchir, la mort est décidément la seule solution. La vie se trouve certes là-bas… » 

La vie, là-bas ? Tu es insensée, voyons, parle de façon rationnelle ! Et dire que tu te fiches de ce que je pense, c’est de la totale contradiction. Il n’y a pas si longtemps, tu disais dépendre du regard de l’autre… 

La jeune fille sourit : 

 « Évidemment, tu ne me comprends pas non plus. » 

Quelle idiote ! C’est évident, que crois-tu ? Personne ne peut arriver à te comprendre. Seule toi, dans ton monde, dont tu es l’unique à y pénétrer. Seule toi peut y parvenir. 

« Ce monde ici, que l’on appelle un monde vivant, je le juge éteint. Car durant cette période, la mort est un grenier qui renferme des mystères aussi profonds les uns que les autres. Et lorsque le dernier jour survient, le jour où Dieu rappelle les morts à ce monde, c’est le commencement de tout. Oui, ils errent dans une dimension prochaine où naît l’aurore de chaque chose : l’achèvement des étranges questions posées et l’aube des réponses. Je pense que je ne ferai pas long feu de ma vie. » 

Tais-toi ! Ne vois-tu pas à quel point tu peux être méprisable ? Eux qui font tout leur possible afin de t’aider, afin que tu continues de vivre, et cela, même en sachant que tu rencontres des difficultés. C’est ainsi que tu les remercies ? Que tu es impertinente…

« C’est vrai, tu as raison, je suis impertinente. Je le savais auparavant, ne t’inquiète pas. Malgré cela, il est difficile de changer son caractère, et encore moins celui d’autrui. » 

Menteuse ! Tu sais parfaitement que lorsqu’on souhaite puissamment quelque chose, la volonté et le cœur deviennent plus vigoureux que l’âme elle-même. Cela t’arrange de t’en persuader, n’est-ce pas  ? 

« Je déteste l’argent, je déteste les prodiges, je déteste Dieu. Je déteste vraiment tout le monde. Même si je sais que c’est moi que je déteste le plus… » 

Celui qui ne s’aime pas ne peut pas aimer, ni accorder sa confiance à autrui. Tout le monde se déteste. Tout le monde perçoit uniquement ses défauts, c’est pour cela qu’il a besoin de l’autre. Pour tâcher de s’accepter tel qu’il est, puis enfin comprendre le sens de sa vie. 

« Mais cela ne se fait pas d’un coup de baguette magique. » 

Non, pas d’un coup de baguette magique. Néanmoins, cela est possible. Il te suffit de dénuder ta franche image aux personnes que tu heurtes ; il te sera bien plus acceptable de vivre. 

« J’essaierai. Bien que cela soit difficile, j’accepte de le faire. » 

Ce furent les dernières paroles de Camelia. Elle se leva et, en silence, éteignit la bougie en soufflant dessus. Elle se retrouva alors dans l’obscurité ; cependant elle n’avait plus peur. Elle se coucha et s’endormit. Discrète, la lueur subsistante au sommet de la tige sourit, puis s’évanouit.

Automne-hiver 2000


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